« La disparition du conjuré »

Photo © Ernesto Timor - Méfiez-vous des miroirs

shot: mar 17 | printed: today | brittany | another world

La disparition du conjuré est naissance à une vie nouvelle, débarrassée des contraintes de l’espace et du temps.

Ils attendent qu’on les libère. Un mince filin les relie encore à la rive, mais les ponts sont depuis longtemps coupés. Et chaque soir, pour retarder le moment du retour, ils multiplient les tâches inutiles.

C’est à ce moment-là qu’on apparaît. Certains de rêver, ils se frottent les yeux, mais on est toujours là, évoluant avec une lenteur extrême, sans à-coup, comme si murs et cloisons n’existaient pas pour nous. On furète, ouvrant les tiroirs, explorant les poubelles. On passe nos mains sur les surfaces, cherchant les creux d’usure, les traces. Attentifs à tout, on n’attend rien de précis.

Ils reconnaissent notre discrétion : c’est la leur. Comme eux on courbe la tête, comme eux on marche sur la pointe des pieds. Mais notre effacement semble plénitude et notre insignifiance légèreté, quand leur vie à eux n’est qu’un perpétuel acte de présence sans joie. Toute la journée au bureau, ils disent oui, bien sûr, pardon, naviguant entre les remous, frappant de petits coups brefs sur les portes et souriant d’un air contrit. Et le soir, une fois rentré, il faut parler bas, pour ne pas déranger.

Alors ils guettent notre retour, jusqu’à l’épuisement. Et quand le sommeil les rattrape, ils rêvent d’ombres compatissantes se déplaçant sans effort et les invitant, d’un geste, à l’abandon.

Philippe Vasset, La Conjuration (éd. Fayard, 2013).
Des sommets de vassetitude, à fond dans les limites qui me sont chères…

Les devoirs de vacances : clic-clic

Photo © Ernesto Timor - ter

shot: apr 17 | printed: today | near brest (brittany) | triple clic

 

– Alors où tu vas?
– Je ne vais nulle part, maman.
– D’accord.

Elle écrasa sa cigarette, et emporta soucoupes et tasses dans l’évier pour les laver. Puis elle s’essuya les mains sur sa jupe et consulta de nouveau sa montre.

– Il faut que j’aille travailler. Ne « clic-clic » pas trop pendant mon absence.
– Oui, maman.

Elle m’embrassa sur la joue et s’en alla. Je me recouchai.
Bien qu’elle m’ait fait prendre conscience de cette manie, je continuai sans m’arrêter. J’aimais beaucoup ce bruit de stylo-­bille. Il me rappelait celui d’un appareil photo. Allongé sur mon lit, je cliquetais d’image en image, d’une personne à une autre. Je vis Rachel. Misiora. Freud. Mon père mort. Je les entendais, aussi, et ma voix se noyait dans les leurs. C’était reposant de ne plus entendre mes jérémiades, mes exigences.

Je passai la main sous mon sommier et sortis tous mes agendas, que j’étalai sur le lit, faisant cliqueter mon stylo, feuilletant les pages vierges au hasard, levant parfois les yeux vers la fenêtre, dont les rideaux ondoyaient doucement, écoutant les voix, entrevoyant des visages, remuant les orteils.

Steve Tesich, Price (éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2012).

J’ai fini de lire « ça », ce monumental et déjà fascinant premier roman de Steve Tesich, dans les derniers tours de roue de ma ruée vers l’Ouest. Encore un voyage dans le voyage.

« Je sais nager, je sais voler »

Photo © Ernesto Timor - Un étrange bonheur

shot: mar 17 | printed: today | lyon | i can swim

Je nage… : extrait mythique, pour les idolâtres dont je suis, d’Hôtel Robinson, confidentiel album de Rodolphe Burger et Olivier Cadiot, avec la voix de Gilles Deleuze samplée sur nappes sonores océaniques…




NB : je n’ai pas pu intituler ce post Vous sentez bien que c’est un étrange bonheur, c’était déjà pris. Par moi-même sur Irregular il y a un paquet d’années, et bizarrement déjà la même association sur un autre paysage acidulé entre chien et loup… !

Impressions émues

Photo © Ernesto Timor - Le Premier Volume

shot: jan 17 | printed: today | lyon | imprimatur #1

Un peu plus tard, pendant que Hans nous régalait de son bœuf Stroganov, Dieu que cette viande est tendre !, s’était émerveillé mon père, mon père jamais fatigué quand il s’agissait de bâfrer, Hans m’avait donné un conseil.
Écoute Hans, avait ajouté mon père. Lui au moins a de la patience.
Range ton cours dans un endroit où tu sauras le retrouver, dans un tiroir de ta mémoire, voilà ce que m’avait suggéré Hans, et je l’avais soigneusement rangé, j’avais même renoncé à une séance d’onanisme pourtant méritée afin de relire une ultime fois ce maudit cours de socio.
Mais ça, c’était hier.

Aujourd’hui, face à l’interrogation-surprise, tous les tiroirs de ma mémoire se sont ouverts et un vent aussi soudain que violent fait virevolter toutes les copies doubles. J’ai beau tendre la main, je suis incapable d’en saisir une.
Je finis par passer l’heure à recopier l’intitulé des questions.
Zéro pointé, murmure une corneille qui vient de se poser sur le rebord de la fenêtre.

En sortant du cours, Lunettes Rondes me poursuit, et je l’entends rire derrière mon dos.
Au soi-disant bon fils : La famille élargie c’est sur plusieurs générations, la famille nucléaire ou conjugale c’est que sur deux générations, puis il ajoute, afin de me confondre davantage, que les liens de la famille se constituent de la manière suivante: soit par le mariage, soit par des liens de parenté, soit par consanguinité.
Lâche-moi, tu veux, lui dis-je, prêt à fondre en larmes ou à le tuer à mains nues.

Et toi ?
Et toi Albertin ?
Tu t’inscris dans quelle famille ?

Le bon fils, Denis Michelis (éd. Notab/Lia, 2016).
Un extrait particulièrement parlant, mais j’aurais voulu citer en entier ce petit roman découvert par hasard, sur sa belle couverture au trait. Ce livre est terriblement grinçant, remuant, sobre et dingue. Ce livre tue.

Photo © Ernesto Timor - La ponctuation

shot: jan 17 | printed: today | lyon | imprimatur #2

Quant aux deux photos en écho non-illustratif, c’est rien que des vues très subjectives de visite de l’excellente exposition de la Bibliothèque municipale de Lyon Impressions Premières, la page en révolution de Gutenberg à 1530

Comme un aviateur dans un ascenseur

Photo © Ernesto Timor - Part-Dieu

shot: jan 17 | printed: today | lyon | give me a lift

Je suis sorti, je me suis arrêté sur les marches, l’avais-je bien remerciée, ou alors j’étais parti en murmurant mon au revoir, et merci ? Il m’arrive de parler plus bas que terre comme qui dirait. Je me souviens de plus en plus mal des choses du jour. Parfois, mes pas me mènent vers l’avant mais ils pourraient aussi bien décider de faire demi-tour, ou de m’avancer en arrière. La pluie s’était arrêtée. J’ai espéré qu’on ait de la neige ces prochaines semaines pour le plaisir enfantin que ça me donne, et puis, parce que j’ai pris des photos de banlieue sous la neige depuis plus de quarante années, et j’avais vraiment tout mon temps aujourd’hui, pour continuer.

Photos volées, de Dominique Fabre (éd. l’Olivier, 2014).

Un roman triste sur un gars débarqué de la société un peu tôt à son goût, et qui se raccroche plus ou moins à son passé de photographe. Certes bourré d’erreurs sur le sujet de la photo mais touchant à plus d’un titre…
Ma photo aussi elle est un peu volée, volée à la rue. Quant au titre du post il me vient d’Higelin, c’est nostalgique aussi mais en plus drôle.