Les vitamines du bonheur

Photo © Ernesto Timor -

shot: nov 16 | printed: today | chartres (center of france) | cathedral

Raymond a une façon curieuse de finir ses nouvelles. On dirait un conducteur qui cale devant vous au feu vert. Vous n’attendez pas qu’il redémarre. Vous braquez à gauche et vous lui passez devant. C’est le premier réflexe qui m’est venu en le lisant.
À la deuxième, non, à la troisième lecture, j’ai compris. Je n’ai plus vu de maladresse dans sa façon de caler. J’ai deviné que ses nouvelles s’accomplissaient dans le calage.
Oui, l’art de Raymond, c’est de caler sous vos yeux quand vous vous y attendez le moins.
Je descends de voiture. Je marche vers sa guimbarde. J’ouvre la portière et je m’assois à la place du passager. Raymond a les yeux embués par l’alcool. Je serre le volant de la main gauche et je lui dis : Redémarre.
Aie confiance, Raymond. Redémarre.
On va faire un bout de chemin ensemble. Et on calera tous les deux quand on en aura envie.
Je regarde dans le rétro et j’aperçois ma voiture sans personne au volant. Aucun regret. Le réservoir était vide.

Ciseaux, Stéphane Michaka (éd. Fayard, 2012). Une chouette fiction inspirée du rapport complexe et passionnel de l’écrivain Raymond Carver avec son éditeur — qui le coupe pour son bien… Ce passage, dans la tête de Douglas (transposition du dit éditeur, qui n’est pas qu’un sale type), me parle particulièrement. S’accomplir dans le calage, ouais ça me parle.

(Le titre de ce post, et son sous-titrage anglais en légende de l’image, sont ceux d’un véritable recueil du véritable Raymond Carver, vous me suivez ?)

« Il nous fallait une bonne petite catastrophe »

Photo © Ernesto Timor - Le cours naturel

shot: june 16 | printed: today | distant outskirts of paris | beautiful disaster

On dit souvent aux amis qui souffrent et qui ont peur : c’est formidable d’avoir peur. La crise c’est bon. La tempête de 99, elle a fait un bien fou à la nature. Ouhlàlà ! Les taillis reprennent, c’est la lande, la taïga d’avant. Les rivières reprennent leur cours naturel. Arbres morts impliquent champignons, etc. Tout va mieux. Je ne vous parle pas des oiseaux, des vers de terre, de la chicorée sauvage. Il nous fallait une bonne petite catastrophe, il faut souffrir pour être belle. Mais pas du tout. Allez on respire, il ne vous est jamais rien arrivé, pas de drame. Respirez, plus de passé, plus de récent. Le récent c’est périssable…

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, Tome 1 (POL, 2016).


Aujourd’hui malgré tout

Photo © Ernesto Timor

shot: feb 15 | printed: today | lyon | life goes on

 

[…] C’était exténuant. Chaque jour une nouvelle obsession. Il me faisait boire dans un bol de bois une décoction blanchâtre et épaisse. Je faisais des rêves épuisants d’animaux parlants. Je commençais à croire à de plus en plus de choses sérieusement. Il n’y avait plus qu’à s’habiller en blanc, ou à se filmer dans un silence de mort baguenaudant dans les prés. Une communauté fantomatique courant à travers champs. Une secte, sans paroles, avec des images rien que des images.
Il fallait filer et vite. Il fallait que je rentre dans une ville normale. Rester aux quatre vents à la merci de n’importe qui. Pas question. J’envoyai dans la cabane une bouteille remplie d’essence, cachetée du chiffon que l’on allume, avant de la jeter en brisant une fenêtre — et qui explose.

(Olivier Cadiot, Providence. C’est nouveau et, bien sûr, c’est le bonheur…)