Il y a le CIEL…

Photo © Ernesto Timor - Mer de nuages

shot: sept 17 | printed: today | vercors (near the alps) | hell’s angel speaking

En un mot, j’étais exaspéré par la jeunesse. Mais Owen Meany, convaincu qu’il était de connaître le moment et les circonstances de sa mort, n’était nullement pressé de vieillir. Quand je lui parlais de notre jeunesse comme d’un purgatoire, Owen disait simplement :
« IL N’Y A PAS DE PURGATOIRE — C’EST UNE INVENTION DES CATHOLIQUES. IL Y A LA VIE SUR TERRE, IL Y A LE CIEL… ET IL Y A L’ENFER.
— L’enfer ? C’est la vie sur terre !
— JE TE SOUHAITE DE BONNES VACANCES. »

John Irving, Une prière pour Owen (Seuil, 1989).

(Owen parle toujours en CAPITALES, cette irrégularité stridente est de son génial auteur…)

Les devoirs de vacances : clic-clic

Photo © Ernesto Timor - ter

shot: apr 17 | printed: today | near brest (brittany) | triple clic

 

– Alors où tu vas?
– Je ne vais nulle part, maman.
– D’accord.

Elle écrasa sa cigarette, et emporta soucoupes et tasses dans l’évier pour les laver. Puis elle s’essuya les mains sur sa jupe et consulta de nouveau sa montre.

– Il faut que j’aille travailler. Ne “clic-clic” pas trop pendant mon absence.
– Oui, maman.

Elle m’embrassa sur la joue et s’en alla. Je me recouchai.
Bien qu’elle m’ait fait prendre conscience de cette manie, je continuai sans m’arrêter. J’aimais beaucoup ce bruit de stylo-­bille. Il me rappelait celui d’un appareil photo. Allongé sur mon lit, je cliquetais d’image en image, d’une personne à une autre. Je vis Rachel. Misiora. Freud. Mon père mort. Je les entendais, aussi, et ma voix se noyait dans les leurs. C’était reposant de ne plus entendre mes jérémiades, mes exigences.

Je passai la main sous mon sommier et sortis tous mes agendas, que j’étalai sur le lit, faisant cliqueter mon stylo, feuilletant les pages vierges au hasard, levant parfois les yeux vers la fenêtre, dont les rideaux ondoyaient doucement, écoutant les voix, entrevoyant des visages, remuant les orteils.

Steve Tesich, Price (éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2012).

J’ai fini de lire “ça”, ce monumental et déjà fascinant premier roman de Steve Tesich, dans les derniers tours de roue de ma ruée vers l’Ouest. Encore un voyage dans le voyage.

“Ce jeu des apparences lui était agréable”

Photo © Ernesto Timor - stairway to heaven revisited

shot: aug 02 | reprinted: today | paris | lady lady

Ce fut pour le frère du vieux K. la plus belle nuit de sa vie, mais quand au petit matin la femme femme quitta discrètement CETTE maison avec son aide, elle considéra que l’aventure prenait fin en même temps que son enivrement. Pendant des mois, le frère du vieux K. lui téléphona, lui adressa des prières, des suppliques, sans rien pouvoir obtenir d’elle : la femme femme avait chez elle un mari viril moustachu, des enfants enfants, une famille famille, et elle demanda franchement au frère du vieux K. de cesser de l’importuner, de se conduire en adulte. Cette aventure avait été très très agréable, lui dit-elle, et elle ne regrettait rien, mais il devait se comporter en homme et non en gamin. Le frère du vieux K. retrouva sa chambre. Il s’y enfermait à clé et se morfondait en regardant le palmier asséché qui, depuis qu’il avait été arrosé par la femme femme, refusait de boire de l’eau ordinaire. Lui aussi regrettait cette nuit unique et, consommé de regrets, il creva définitivement.

Wojciech Kuczok, Antibiographie (Editions de l’Olivier, 2006).
Le titre de ce post est prélevé quelques lignes plus haut. Tout n’y est pas si drôle ni croustillant, dans ce roman polonais qui m’a secoué bien comme il faut. C’est même plutôt une vie de famille dans ce qu’elle peut avoir de plus pervers et cinglant. Mais ceci amène aussi cela…
Pour enluminer le récit, petite plongée dans la cage aux chimères…


Pour que tu ne te perdes pas dans mes greniers

Photo © Ernesto Timor

shot: oct 15 | printed: today | lyon | stuck in the attic

“Ce sera difficile de la mettre à la porte. Et puis on la connaît bien dans le quartier… On lui a même donné un surnom…
— Lequel ?”
J’étais vraiment curieuse de le savoir. Et si c’était le même que celui qu’on lui avait donné il y a vingt ans ?
“On l’appelle Trompe-la-mort.”
Elle l’avait dit gentiment, comme s’il s’agissait d’un surnom affectueux.
“Quelquefois on a l’impression qu’elle va se laisser mourir, et puis le lendemain, elle est fringante et aimable, ou bien elle vous balance une vacherie.”
Pour moi, ce surnom prenait un autre sens. J’avais cru qu’elle était morte au Maroc et maintenant je découvrais qu’elle avait ressuscité, quelque part, dans la banlieue.

La Petite Bijou, Patrick Modiano.

 

Trompe-la-mort a longtemps été le nom de mon site, j’y ai renoncé il y a bientôt deux ans, lors de la refonte du bazar, dans un élan de simplification et d’envie de me rendre plus lisible (ne riez pas). Les Galeries Trompe-la-mort sentaient un peu trop le drame et la poussière… Belle ironie de buter sur ce fantôme-là aussi au détour d’une page de Modiano, encore et encore… !

Quant à la photo, nouveau micro-voyage dans mes greniers, c’est une indiscrétion de plus sur mon projet qui se tisse dans l’ombre ces temps-ci, Pour que tu ne perdes pas le fil…

L’ombre des faits

Photo © Ernesto Timor

shot: nov 12 | printed: today | lyon | pullman attitude

Plus personne dans le wagon-restaurant. Le train s’arrête dans une grande gare. Il lui demande s’ils sont arrivés. Pas encore, lui dit Annie. Elle lui explique qu’il doit être six heures du soir et qu’il est toujours cette heure-là quand on arrive dans cette ville. Quelques années plus tard, il prendra souvent le même train et il saura le nom de la ville où l’on arrive en hiver à la tombée de la nuit. Lyon.

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier.


Ecots à l’écho

Photo © Ernesto Timor

Autoportrait en chevalier noyé dans un verre d’eau…

Texte et réalisation © Ernesto Timor

Le pourquoi…

Mon double écho à Bayard

J’ai le plaisir d’avoir été retenu pour l’expo collective Ecots à l’écho, dans le cadre du festival Les Photaumnales, une édition “en écho” à Hippolyte Bayard.

Ci-dessous le texte par lequel, pour une fois, je m’explique en paroles sur ma photographie…

Ajouter mon écot à l’écho à Bayard, oui, plutôt deux fois qu’une !

Hippolyte Bayard, membre éminent du peloton des inventeurs de la photographie, est à ce seul titre déjà un héros ! Mais aussi un superbe loser, un de ceux dont le mérite est à peu près passé à la trappe, que la gloire et la richesse ont ignoré — et qui, de cette mésaventure, a su faire un nouveau tour d’alchimie en réalisant son macabre autoportrait pour de rire. J’aime bien voir là une parenté avec ce qui anime ma propre photographie depuis longtemps, cette manie tragi-comique…

Et puis Bayard, l’illustre homonyme autrement plus célèbre, dont on apprenait naguère les exploits chevaleresques. Celui-là a bercé toute mon enfance, car mon patronyme — Sampeur — déclenchait et déclenche encore l’inévitable « sans peur et sans reproche » qui à force de martèlement donne envie d’en finir avec l’état civil (d’ailleurs pour pratiquer la photographie je me cache tant bien que mal sous le pseudonyme de Timor !).

Or donc, j’ai fusionné les deux filiations brumeuses en cette image d’un chevalier Bayard noyé dans son verre d’eau. Bah, ce n’est pas sérieux, ce n’est qu’une photographie.

Ernesto Timor

Photaumnales, Beauvais (60), du 19 septembre au 29 novembre 2015.
L’exposition se tient à la Galerie nationale de la tapisserie.
www.photaumnales.fr


Allégorie du faux contact

Photo © Ernesto Timor

shot: dec 13 | printed: today | not far from switzerland | & son

Mon père n’a pas connu le sien. C’est comme si mon père était moi, comme si je n’avais pas connu le mien. Un père sans père se tient tranquille dans l’inconnu, dans l’anonymat. C’est à peine si son père a connu la femme, la mère de mon père, dont il a eu un fils, mon père, qu’il n’a pas reconnu, je m’y perds, dans cette phrase. C’est pourtant simple, je n’ai pas appris à faire le père, de mes enfants, j’ai quand même fait des enfants, je me suis reproduit en toute innocence.

Christian Gailly, Dit-il.

C’est le premier roman du monsieur, je viens de le découvrir, alors que j’ai lu les trois quarts de qui a suivi (et ne suivra plus, hélas). Sa patte minimaliste et amère est bien là, elle ne flirte pas encore avec la fiction transparente, ça ajoute au désespoir de tout ça. Quand même je ne peux pas lire un Christian Gailly sans en verser un peu dans l’Irregular et voir quelle image à moi va ainsi s’alléger de son propre poids et révéler son potentiel d’écho plus ou moins grinçant…
Une autre fois promis je ferai plus frais.

La fête à Neunœil

Photo © Ernesto Timor

shot: feb 15 | printed: today | lyon | blinky party

J’aurais aussi pu intituler ça “Une arête dans le gosier”. Ou “L’âge pas tendre”. Ou plus factuellement “Ouais le vieux il t’a entendue”. Car telle est la phrase exacte qui m’a déchiré le lobe de l’oreille gauche ce matin en dépassant deux donzelles vaguement mineures, occupées à se disputer un téléphone portable en gloussant — j’avais eu un sourire réflexe en entendant “Ouais moi aussi j’veux mater”. Alors voilà, le vieux n’est pas encore si dur de la feuille. Morues, va !

 

Questionnement avec sujet

Photo © Ernesto Timor

shot: feb 15 | printed: today | lyon | you say yes i say no

Dans une vision plus lumineuse il se dit qu’il garde peut-être en lui le vestige d’une mémoire inconnue, une nostalgie caressante et vaste comme un pays perdu, un pays facile et bienfaisant où baignait sa vie d’avant, le pays du oui probablement. De là en filant le souvenir, l’astuce serait d’y remonter, comme s’il était en exil dans ce monde qu’est le monde autour de nous, ce difficile présent, car perdre l’usage du non revient un peu à ça, à se sentir un peu décalé de la réalité, légèrement en porte-à-faux, c’est comme faire un voyage à quelques pas de soi-même, avec la sensation très nette, par moments, de ne plus rien pouvoir pour soi.
Mais n’allons pas trop vite dans l’exposé de l’inaptitude, comme le dit le proverbe malgache, ce n’est pas en tirant sur la feuille qu’on fait pousser la plante.

(Prologue de L’homme qui ne savait pas dire non, Serge Joncour.)