Voilà pour le printemps

Photo © Ernesto Timor

shot: mar 09 | printed: today | dreamland | paris

« L’eau coule ensuite entre les ruines… Ça serpente comme le sang quand on a arraché une tête… Des ruines… Oui, évidemment, des grandes ruines… Avec des arbres, comme il y avait autrefois dans la ville, paraît-il… De grandes ruines d’arbres… Et beaucoup d’affiches collées sur les pierres, l’écorce… Je regarde les affiches, longtemps, comme s’il y avait un texte interminable et différent de l’une à l’autre, je passe d’une affiche à l’autre, avec lenteur… Pourtant toutes ces feuilles sont semblables… Elles ne représentent qu’une seule chose, tu comprends ? Ta tête, seulement… tu comprends ?
— Comment cela, ma tête ?
— Eh bien, oui, ta tête à toi, Ilhel-dô. Pas moyen de confondre avec une autre. Sur toutes les ruines, sur tous les arbres immobiles, il y a des affiches avec ta tête. Et toutes ces têtes fixent un point très loin, un point mystérieux, qui se situe au-delà des choses du rêve, et même de la réalité, tu vois ?… Comme si là-bas tu apercevais les origines de toute ta souffrance… Et ton nom, en caractères noirs, épais : Ilhel-dô, Ilhel-dô, encore et encore… Il y a cette eau qui coule, cette forme qui se noie… et toutes ces têtes, partout, oui, sur les murs, sur les arbres, partout… Comme une assemblée de juges inquiets… Tu imagines ? »
J’avale ma salive. Oui, je m’imagine. »

Biographie comparée de Jorian Murgrave. Antoine Volodine, le cauchemar originel…

Petite comptine rouge

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shot: day before yesterday | printed: today | rarities and oddities | paris

« … dresser une liste des graminées ne s’impose pas, ce n’est pas par là que nous établirons une passerelle, les noms n’aident pas, ils s’oublient trop vite, je n’en ai pas vraiment besoin pour ce que je veux exprimer, je disais que j’ai traversé plusieurs des fleuves d’ici et que j’ai parcouru la rive opposée, souvent seul, souvent en automne, sous la pluie, n’attendant, à vrai dire, pas grand-chose, n’attendant rien, cherchant parfois à rassembler des souvenirs qui ne m’appartenaient pas, la plupart du temps rêvassant, et que, parcourant cette rive paisible, je n’ai pas trouvé le chemin des troupeaux et des campements, ici ce chemin mongol perd son sens, son sel, dans les herbes d’ici mes sources se brouillent, or voilà que si l’on réfléchit à ce brouillard on doit convenir qu’il est également dû à l’âge, il y a un quart de siècle quand je suis arrivé ici les sources étaient plus nettes, elles devaient être plus nettes, en un quart de siècle l’enfance s’est détachée de ses couleurs, il n’en reste qu’un tissu élimé sur lequel je me suis mis à peindre des mots qui mentent, qui au moindre regard un tant soit peu sévère se dégradent, déteignent, c’est surtout cette enfance qui est orpheline aujourd’hui de ses sources et de son sel, nulle part aujourd’hui je ne pourrais goûter une nouvelle fois les odeurs des sources, la force du sel, j’ai vieilli, je ne suis plus en condition pour dire, c’est cela sans doute, ici ou ailleurs avec les ans j’ai gaspillé quelque chose qui ne se rattrapera pas, depuis ici ou depuis ailleurs je ne saurai plus retrouver le chemin mongol, je ne pourrai m’exiler que dans le mensonge, c’est peut-être cela la leçon, au lieu de divaguer pompeusement sur l’ici et sur l’ailleurs il vaudrait mieux une fois pour toutes reconnaître que les noms n’accèdent au stade de l’existence réelle que lors d’une brève période de l’enfance, et qu’ensuite ils s’effacent dans le néant adulte, et avouer une fois pour toutes que je sais très mal les noms, ceux d’ici, particulièrement, c’est cela, que j’ai mal appris les noms, que je les ai désappris très vite, et que les yourtes de feutre n’existent pas, c’est certainement cela, oui, que les yourtes n’existent pas, avec ou sans feutre, n’existent plus ou n’existent pas. »

(Antoine Volodine, final d’Une recette pour ne pas vieillir.

[Edit août 2009] : d’autres photos de cette série composent une séquence à venir à la rubrique Petites histoires pour ne pas dormir (Short lullabies).