Les inventions oubliées : aujourd’hui les ondes courtes

Photo © Ernesto Timor

shot & printed: today | everlasting short waves | paris

« La cage d’escalier était à peu près silencieuse.
— Je pense à toi, murmura-t-il soudain.
Autour de lui, l’ombre extrêmement dense frémit, émue par le son inattendu que représentait cette voix humaine. Il n’y avait, pour recevoir cela, que des araignées et des chouettes géantes, endormies, réparties à toutes les hauteurs entre le rez-de-chaussée et l’étage des greniers.
— Je pense à toi, répéta Mevlido à voix basse. Tu me manques. Je penserai à toi. Quelle que soit la fin.
Il avait marqué une pause.
Il ne réussissait pas à mettre une image de femme sur l’ombre qui était derrière sa phrase. Il n’y avait aucune image. Des noms surgissaient. Sonia, Verena, Maleeya, Linda. Ma petite Verena chérie, pensa-t-il au hasard, en une sorte de sursaut mécanique. Les noms ne lui disaient rien. Il ne réussissait pas à savoir à qui il était en train de penser. »

Antoine Volodine, Songes de Mevlido.

Voilà pour le printemps

Photo © Ernesto Timor

shot: mar 09 | printed: today | dreamland | paris

« L’eau coule ensuite entre les ruines… Ça serpente comme le sang quand on a arraché une tête… Des ruines… Oui, évidemment, des grandes ruines… Avec des arbres, comme il y avait autrefois dans la ville, paraît-il… De grandes ruines d’arbres… Et beaucoup d’affiches collées sur les pierres, l’écorce… Je regarde les affiches, longtemps, comme s’il y avait un texte interminable et différent de l’une à l’autre, je passe d’une affiche à l’autre, avec lenteur… Pourtant toutes ces feuilles sont semblables… Elles ne représentent qu’une seule chose, tu comprends ? Ta tête, seulement… tu comprends ?
— Comment cela, ma tête ?
— Eh bien, oui, ta tête à toi, Ilhel-dô. Pas moyen de confondre avec une autre. Sur toutes les ruines, sur tous les arbres immobiles, il y a des affiches avec ta tête. Et toutes ces têtes fixent un point très loin, un point mystérieux, qui se situe au-delà des choses du rêve, et même de la réalité, tu vois ?… Comme si là-bas tu apercevais les origines de toute ta souffrance… Et ton nom, en caractères noirs, épais : Ilhel-dô, Ilhel-dô, encore et encore… Il y a cette eau qui coule, cette forme qui se noie… et toutes ces têtes, partout, oui, sur les murs, sur les arbres, partout… Comme une assemblée de juges inquiets… Tu imagines ? »
J’avale ma salive. Oui, je m’imagine. »

Biographie comparée de Jorian Murgrave. Antoine Volodine, le cauchemar originel…

« Dans une autre vie les marguerites s’effeuillent au ralenti… »

Photo © Ernesto Timor

shot: mar 09 | printed: today | api not happy | paris

« … L’heure c’est l’heure
On n’est pas d’humeur
A verser des pleurs
Fières sont les ouvrières
Le jour en tailleur
Le soir en guêpière
Quand la mort vous susurre
Des serments veloutés
Que rien n’est moins sûr
N’aura plus d’importance
Ni ta chaleur
Ni les piqûres
Api apiculteur
Api apiculteur
D’heure en heure
L’apiculteur se meurt
Trouve l’interrupteur
Une oasis
Aux allées bordées d’épagneuls
Que la splendeur n’effraie plus
Api apiculteur
Api apiculteur
Api apiculteur
Api. »

† Bashung.

[Edit août 2009] : d’autres photos de cette série composent une séquence éponyme à la rubrique Parcours en marge (Long stories), side-project des Limites nous regardent.

Déviation conseillée

Photo © Ernesto Timor

shot: feb 09 | printed: today | follow me | distant outskirts of paris

« Catch féminin » et « Le plateau » : deux séquences nouvelles venues dans les Parcours en marge (récemment exposés en side-project des  Limites nous regardent). Et puis dans les  dans les Grandes séquences « Fils de », série constituée pour une projection éphémère, mais qu’il aurait été dommage de ne pas aussi transposer en livret…  ! Il y en a aujourd’hui pour tous les goûts : hommes, femmes, décors hantés et créatures vertes…

[eng] Long stories and Border lines sections of my site welcomes three new series/booklets.

Dans le blanc des cartes

Photo © Ernesto Timor

shot & printed: today | outside google earth | distant outskirts of paris

« Gonçalves remua les épaules, reboutonna sa blouse béante et s’épongea la bouche. Aux commissures des lèvres la bave avait épaissi en une écume qui ne brillait pas.
Vous me prenez pour un naïf ! beugla le psychiatre.
De nouveau il laissait libre cours à son animosité, feinte ou non.
Cet onirisme sans surprises !… Barques vibratiles, anacondas !… De l’archi-connu !… Rivières fermentant sous les feuilles… Les domaines de la Cobra Grande… Pures balivernes ! Vil rabâchage !… Symbolique sexuelle pour gogos !
Il y eut un léger silence.
Vous pensiez m’abuser avec de la verroterie, Golpiez ! Vous me jetiez un songe à ronger !
Fabian se tenait muet sous les reproches.
La séance est terminée, dit ensuite le psychiatre. Allez, déblatérez votre dernière phrase sans réfléchir et fichez-moi le camp. Vous commencez à m’énerver.
Je n’ai connu l’amour qu’une seule fois dans ma vie, dit Fabian. »

(Le nom des singes, Antoine Volodine.)

Les attractions nécessaires : aujourd’hui la vie intérieure

Photo © Ernesto Timor

shot: feb 09 | printed: today | shelter | paris

« L’orage magnétique venait de s’enfuir sans laisser de traces. Les nuages flottaient comme si de rien n’avait été, la cheminée des arsenaux crachait une fumée banale. Certes, on continuait à entendre les sirènes des voitures de pompiers, et cela nourrissait encore une atmosphère d’aventure et de catastrophe, mais tout l’onirisme consolateur du monde s’était volatilisé, il faut bien le dire, dit Dondog. Lire la suite

« Beaucoup plus loin que notre mémoire »

Photo © Ernesto Timor

shot: aug 07 | printed: today | dark edge | outskirts of paris

« Sans doute parce que quelque chose avait été coupé et non rétabli, je ne ressentais aucune douleur. Je ne m’en plaindrai pas. Je ne reprocherai pas non plus au destin d’avoir placé à quelques centimètres de moi le visage de Maria Samarkande. Maria me regardait, les yeux grands ouverts, tout ahurie de sang et d’incrédulité, toute belle.
Le silence était revenu, ou peut-être m’avait-on privé de l’ouïe en même temps que du toucher et de la sensibilité à la souffrance. Mais peu importe. Le silence était dense, magmatique, déjà immensément fort. L’épave où on nous avait enchâssés ne flambait pas, ne bougeait plus. Maria et moi nous nous scrutions tranquillement.
J’avais peur de m’éteindre sans avoir rassuré Maria, et je dis :
— Tu te souviens des gens qui dansaient la nuit sous les arbres, à Pékin ? »

Antoine Volodine, Vue sur l’ossuaire

Disons cela et n’en parlons plus

Photo © Ernesto Timor

shot: aug 07 | reprinted: today | that’s it | outskirts of paris

« Lorsque j’arrivai chez Enzo Mardirossian, il n’était nulle part visible. Je m’installai à proximité, mangeant les provisions que j’avais compté lui offrir pour rémunérer ses services. Il commençait à faire froid. Parfois, tandis que le jour déclinait, on voyait des flocons grisâtres sortir de terre et déraper en silence à hauteur d’homme, puis disparaître. La maisonnette du régleur de larmes avait l’aspect d’une ruine incendiée depuis des siècles mais, comme la terre avait été longtemps étrillée par des orages de défoliant et de gaz, la végétation n’avait pas envahi l’endroit. Les ronces étaient chétives, les mûres qui noircissaient parmi les épines avaient goût de nitre. Disons que c’étaient les derniers fruits de l’automne et n’en parlons plus. […] Lire la suite

Des échos majeurs

Photo © Ernesto Timor

shot: aug 08 | printed: today | only those i love, only those i love, listen | belgium

« Les liens qui l’attachaient au poteau d’exécution avaient pourri et Will Scheidmann en éprouvait la résistance à certains moments, disons quand il venait de terminer la diction d’un narrat étrange, ou quand la température de l’air, la nuit, basculait en dessous de zéro et, un jour, des nœuds finirent par mollir et, derrière ses reins, subitement, tout craqua.
Les vieilles l’avaient en ligne de mire, comme toujours depuis deux ans, depuis la fusillade ratée. Elles étaient allongées près des yourtes et elles le visaient. Laetitia Scheidmann plissa la fente ridée de ses yeux et, tout en épaulant sa carabine, elle cria que les attaches s’étaient rompues autour de Scheidmann. Tout le monde s’agita. Solange Bud releva son arme de façon hostile mais, pas plus qu’avant, les vieilles n’ouvraient le feu.

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