Embarquement différé

Photo © Ernesto Timor - Point culminant
Février 2019, Monts du Lyonnais. La jetée (revisited).

La scène se déroule dans le jardin et au bord de la piscine de l’hôtel Hilton-Airport, l’enseigne lumineuse de celui-ci se reflétant, rouge, sur les eaux du lac. Le matin même, je m’étais foulé la cheville en transitant par l’aéroport de Cincinnati. Et maintenant, au bord de la piscine du Hilton dont je suis le seul usager, dans les odeurs de kérosène et de marécage portées par le vent tiède, au sortir d’un repas servi dans une salle à manger peut-être un peu trop climatisée, survolé par les avions aux trajectoires brillantes et assourdi par le vacarme de leurs réacteurs, regardant se balancer la cime des cocotiers, planer le balbuzard, se sécher les anhingas aux ailes déployées, dépasser d’un buisson la queue ocellée du lézard, songer une jeune Japonaise accoudée au garde-corps de la jetée, j’éprouve un sentiment de bonheur et de plénitude tel que je me demande si je ne pourrais pas finir mes jours dans cet hôtel, réglant chaque semaine ma note avec tout un jeu de fausses cartes de crédit, prétextant de l’ajournement d’un vol reporté d’année en année, sans autre occupation que de lire de temps à autre le Miami Herald, de me baigner dans la piscine, de me restaurer à heures fixes d’un choix de nourritures aseptisées, d’aller et venir sur la jetée, de différer de jour en jour le moment de marcher sur la queue de l’iguane ou de la tirer d’un coup sec. Sans doute s’agit-il d’une pensée morbide, ou traduisant du moins un défaut de maturité. Le temps passerait, des avions par milliers — mais jamais le mien — atterriraient ou décolleraient, rien n’arriverait, peut-être deviendrais-je à la longue aussi peu gênant, aussi familier, aussi sympathique, même, que le lézard, peut-être tenterais-je à mon tour de me cacher dans le buisson en évitant de laisser dépasser ma queue à l’extérieur. Peut-être entrerais-je à la fin dans le lézard, au sens où les démons entrent dans les pourceaux (lesquels, il est vrai, vont aussitôt se jeter du haut de la falaise).

Jean Rolin, Un chien mort après lui (éd. POL, 2009).


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Je suis un grand grand fan de Rolin (Jean, pas Olivier, romancier beaucoup plus connu mais pas de moi) et je viens de me régaler de ce Un chien mort après lui, improbable récit focalisé sur les chiens “féraux” (revenus à l’état sauvage) dans les marges de nos civilisations branlantes. Il y a d’ailleurs des chapitres entiers sans le moindre chien dans l’affaire, l’important est davantage de tisser aux quatre coins du monde des parallèles troublants entre toutes ces situations où l’absurde trotte son chemin au rebours des discours et des dogmes… Notre narrateur ne juge jamais rien, tout juste s’il rit sous cape, et s’applique avec flegme à regarder les choses suivre leur cours, en prenant le temps de le raconter au travers de phrases rudement bien troussées.
C’est pourquoi ma photo candidate à l’écho ne comporte ni chien ni lézard, et je crois savoir que ce n’est pas grave.