Un petit noyau réfractaire

Photo © Ernesto Timor - L'heure du grand Cormoran
Février 2020, Ivry-sur-Seine. Cormoran perché.

Le jeune homme qui attendait son père sur le quai de la gare est seul dans les rues de la ville. Son père est en prison. Une tempête gigantesque se lève. Les voitures stationnées se mettent à avancer toutes seules. Les toits, les murs des maisons s’envolent. Le jeune homme passe au travers des projectiles, devient projectile lui-même, atterrit sur un lit d’hôpital qui fonce comme un bolide à travers la ville. Le jeune homme fait face au vent, raide comme un piquet, les bras le long du corps, et finit par être emporté comme un brin de paille, un roseau. Il s’accroche à un arbre, mais le vent déracine l’arbre et les emporte tous deux dans les airs. Ce jeune homme qui n’a pas de qualités, sur qui tout glisse, qui est aussi résigné que résolu, est à présent comme un objet lancé à travers un monde absurde. La main qui tient la poignée dans son dos est si puissante, et lui-même semble si frêle qu’on le voit déjà fracassé. Et pourtant, au cœur de sa nature de projectile se tient son étrange détermination, son petit noyau réfractaire, et plus il ressemble à un objet, plus il devient humain.

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éd. de l’Olivier, 2013).

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Cette page parle de Buster Keaton, et en quelques mots précis et pudiques nous avons là toute la situation du film et son immense portée. C’est là la moitié du talent de Florence Seyvos dans ce nouveau roman que je lis d’elle, l’autre moitié étant pour parler en alternance d’Henry son frère un peu plus qu’autiste, et c’est touchant pareil, sauf qu’on ne peut pas se rappeler avoir déjà ri devant le film.

Pris entre mon envie d’en partager ces lignes et l’impossibilité d’illustrer ça, sauf à désigner quelqu’un de réel comme relevant de la catégorie “garçon incassable”,  j’ai opté pour un clin d’œil ornithologique à mon tour. J’ai rencontré ce guetteur sur les berges de la Seine à l’heure où je lisais ce livre, voici pour le rapprochement factuel, et la force étrange et comique des fragiles cormorans fait le reste…