Petit communiqué givré

Photo © Ernesto Timor - Bien givré
À l’heure où blanchit la campagne. Corbas, 2019.

On s’est couchés tôt. Au milieu de la nuit, quand je me suis éveillé, en sueur, j’ai jugé rassurante la présence d’Antoine de l’autre côté du tronc. J’avais insisté pour avoir le canapé. J’ai regardé la nuit par la fenêtre, qui n’était pas occultée de rideaux. Noir total. Silence, aussi. J’ai été étonné de constater qu’Antoine avait installé des doubles vitrages. J’ai entrouvert la fenêtre, il faisait doux. J’ai rencontré le regard d’une chouette. Vague impression de déranger, j’ai détourné le mien. Le sous-bois bruissait. C’était la bande-son du passé. La nuit était ce que j’en voyais. Rien. Mais j’y étais. Ma jeunesse comme ce bruissement.
Au réveil, Antoine m’a semblé lui aussi revenir d’avoir vu des fantômes. Son air craintif au petit déjeuner, à base de biscottes, contrastait avec son assurance de la veille. Je l’ai soupçonné de se réadapter. Chaque matin, de se réadapter à cette vie. D’en refaire le choix. Une demi-heure plus tard, il m’a paru se réintégrer aux arbres. Je lui ai même trouvé un côté ligneux. La journée commence, a-t-il déclaré une demi-heure plus tard, sur un ton inexploitable, où je me suis demandé s’il mettait un défi. Je ne rate jamais les matinées, a-t-il poursuivi, la montée de la lumière. Du doigt, il a désigné les prémices d’une clarté. De là-haut, il semblait se comporter comme une vigie. On pouvait en effet se considérer à l’aube de quelque chose. La journée se profilait lentement, avec sa longueur probable, comme au départ d’une vie. L’ennui me saisissait, et j’ai repensé à Denver. Je me suis dit que c’était lui qui m’enfermait dans des non-lieux. Que c’était lui qui m’enfouissait. Me sont revenus des souvenirs de vie sociale où j’ai tenté de me reconnaître. D’autres paysages. Des villes lointaines. Je me suis demandé s’il existait quelque part une réalité.

Christian Oster, Massif central (éd. de l’Olivier, 2018).

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L’image, c’est vu de ma fenêtre, celle du bus qui m’emmène à l’accrochage du Démolisseur sur rendez-vous et autres métiers rêvés, au Polaris de Corbas. On se croit loin, on se croit nulle part, on se surprend même à s’inquiéter un peu de la fréquentation de cette expo… On replonge le nez dans son livre, le bien captivant dernier roman de Christian Oster. Tiens après tout, la superposition de ces mots et de ces paysages n’est pas si absurde…

Vos tâches.
Lire et relire cet extrait, chaque mot est si ciselé qu’on ne s’en lasse pas, on remet un ticket dans la machine et hop. Lire tout le livre est l’étape suivante. Et aussi tout Chritian Oster. 
S’il vous reste du temps, allez voir mon expo au Polaris. Il y a eu une affluence étonnante au vernissage de ce 5 décembre, beaucoup ont été plutôt stimulés par la difficulté (banlieue, grèves, Lumières, brouillard…). En vrai c’est à deux pas de Lyon, jusqu’au 20 décembre et vous trouverez tout ce qu’il faut à la page du projet.