T’es vivant(e) ?

Photo © Ernesto Timor - Fantômette

shot: june 16 | printed: today | distant outskirts of paris | dead or alive

La ville était pleine de femmes et d’hommes morts. Sauf qu’au début, on ne les voyait pas, on n’arrivait pas à voir, parce qu’il fallait d’abord s’habituer à cette lumière morte.
(…) Et il y avait là aussi des restaurants où les morts allaient manger leur nourriture morte et des boîtes de nuit où ils allaient danser enlacés à d’autres morts et à d’autres mortes. Et il y avait de grands magasins pleins de marchandises mortes, des cinémas pleins de spectateurs morts occupés à regarder dans le noir sur l’écran les larges visages d’actrices et d’acteurs morts et leurs grandes bouches qui s’échangeaient des baisers morts. Et aussi des stades où une foule de supporters morts regardait courir au loin sur la pelouse de minuscules joueurs morts, des bars et des tabacs pleins de machines à sous morts, des salles de jeux où des hommes misaient leur argent mort sur des chevaux morts qui couraient, tout rapetissés, sur des rangées d’écrans, des magasins pleins de chaussures, de vêtements, d’électroménager et de muselières, car les femmes et les hommes morts se baladaient en tenant en laisse leur chien mort, des cabinets de médecins et de dentistes où les morts allaient faire soigner leur corps mort et leurs dents mortes, des vitrines de coiffeurs où les jeunes filles et les femmes mortes allaient se faire shampouiner et couper leurs cheveux morts, d’autres boutiques où les femmes et les hommes morts restaient des heures sous de grandes lampes mortes pour obtenir un bronzage mort, et d’autres encore de manucures et d’esthéticiennes mortes où les jeunes filles et les femmes allaient se faire épiler leur chas mort.
Là aussi il y avait d’autres clochards morts qui ne s’étaient pas décidés à fréquenter les autres morts et s’étaient mis à coucher dehors.
C’était exactement comme dans la ville des vivants. À ceci près que dans la ville des morts, on ne sait pas qu’on est mort, de même que dans la ville des vivants, on ne sait pas qu’on est vivant.

Antonio Moresco, Fable d’amour (Verdier, 2015). Qui est en fait un petit roman lumineux, sorte de moderne La Belle et la Bête, avec libres échanges des rôles, fantasme total et réel bien âpre réunis en un cocktail trop mortel… Glissez-moi ça dans vos lectures d’été…


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