Travaux personnels, galeries d'art et d'essai

Disons cela et n’en parlons plus

Photo © Ernesto Timor
shot: aug 07 | reprinted: today | that’s it | outskirts of paris

« Lorsque j’arrivai chez Enzo Mardirossian, il n’était nulle part visible. Je m’installai à proximité, mangeant les provisions que j’avais compté lui offrir pour rémunérer ses services. Il commençait à faire froid. Parfois, tandis que le jour déclinait, on voyait des flocons grisâtres sortir de terre et déraper en silence à hauteur d’homme, puis disparaître. La maisonnette du régleur de larmes avait l’aspect d’une ruine incendiée depuis des siècles mais, comme la terre avait été longtemps étrillée par des orages de défoliant et de gaz, la végétation n’avait pas envahi l’endroit. Les ronces étaient chétives, les mûres qui noircissaient parmi les épines avaient goût de nitre. Disons que c’étaient les derniers fruits de l’automne et n’en parlons plus. […] A l’extérieur, le paysage finissait de se métamorphoser en boue nocturne. Je sais ce qu’aurait pu me dire le régleur : que tout en moi était détraqué, pas seulement les larmes, et que je pleurais n’importe comment et en désordre, et souvent à contretemps, ou sans cause, ou que je restais impassible sans raison. Il était trop tard pour guérir. Je décidai donc de me passer du régleur. On ne voyait déjà presque rien aux alentours. Guidé par une lueur, j’escaladai un monticule de cendres. Il y avait là une femme couchée à côté d’une lanterne. Nous fîmes connaissance, nous vécûmes un moment en haut du monde… »

(Antoine Volodine, Des anges mineurs. Fragment de « Verena Yong », quarante-neuvième et ultime narrat.)